RETOUR DU CAMP DE DACHAU: Résonances mémorielles RETOUR DU CAMP DE DACHAU: Résonances mémorielles

Invité par la ville de Munich pour échanger sur la question des héritages urbains de la colonisation en Europe (traite des noirs, esclavage, travail forcé, etc), je ne pouvais ignorer le rendez-vous historique avec ce lieu, avec la mémoire de la Shoah, avec la mémoire de ce qu’Aimé Césaire appelait « la barbarie suprême qui résume la quotidienneté des barbaries ».

Déportation, train, bateau, amoncellement, camp, plantation, esclavage, triangle, faim, soif, étouffement expérimentations, viols, punitions, humiliations, mutilations, crémations, complicités mais incroyables résistances: voici les constellations tragiques par lesquelles les destins des peuples africains et juifs tissent des résonances particulières et les causes communes que les polémiques actuelles, de Dieudonné à Finkielkraut, peuvent paradoxalement aider à faire advenir.

Dans une bourgade de la Bavière où une bière printanière et tendre fait résonner les rires et la bonne humeur de tranquilles et bienheureux pères de famille, il y a ces murs dressés par la haine. Il y a la honte inexpugnable d’un peuple, d’une humanité. Il y a Dachau.

Première déchirure dans l’idéologie d’un progrès inéluctable qui ne cessera depuis s’élargir. L’asservissement et l’esclavage pour tous ceux qui pensent différemment. L’exploitation et l’expérimentation pour tous au service d’une industrie de la conquête et de la domination. L’extermination et l’éradication par les moyens les plus horribles d’êtres humains dont les pensées et les rêves demeurent irréductibles à la peur, la cupidité, au pouvoir et à la haine. Une parenthèse inoubliable dans l’histoire de l’humanité.

Il y a des expériences dont on se passerait volontiers. Il y a des tragédies qu’on souhaiterait n’avoir jamais à revivre. Il y a des hontes que l’on voudrait tenir bien éloigné de soi. Il y a des profondeurs de l’âme humaine que l’on voudrait ne jamais avoir à sonder. Il y a des couloirs solitaires et froids qu’on voudrait n’avoir jamais à emprunter.

De ceux-là font partie les trois heures pendant lesquelles j’ai arpenté la froide torpeur du camp de concentration de Dachau. Le premier des camps d’internement des nazis.

Défini à sa création en 1933 par le chef de la police de Munich, Heinrich Himmler, comme « le premier camp de concentration pour prisonniers politiques», le camp de Dachau, édifié à une quinzaine de kilomètres de la capitale bavaroise, accueillera d’abord des militants des partis de gauche des partis de gauche, communistes, des sociaux-démocrates et autres opposants politiques allemands au régime nazi. Au fur et à mesure, d’autres groupes de prisonniers furent également internés à Dachau, comme par exemple des témoins de Jéhovah, des Tsiganes, des homosexuels ainsi que les «asociaux» et les criminels récidivistes.

Si pendant les premières années, le nombre de juifs fut relativement réduit, ils seront 22 100 sur 43 350 internés lors de la libération du camp par les américains le 29 avril 1945. Mais cela n’est rien face à l’impénétrable conscience nazi.

Invité par la ville de Munich pour échanger sur la question des héritages urbains de la colonisation en Europe (traite des noirs, esclavage, travail forcé, etc), je ne pouvais ignorer le rendez-vous historique avec ce lieu, avec la mémoire de la Shoah, avec la mémoire de ce qu’Aimé Césaire appelait « la barbarie suprême qui résume la quotidienneté des barbaries ». Avec cette part si chaude et souvent si peu comprise de la mémoire française et européenne. De la mémoire de l’humanité. Avec ce spectre politique qui hante la France et par lequel s’analysent, se heurtent et s’affrontent des faits religieux, politiques, sociaux et économiques aussi divers que l’antisémitisme, la progression de l’extrême droite, le conflit israélo-palestinien, le communautarisme ou le problème des banlieues françaises.

Pendant les quinze minutes du trajet vers Dachau, tout le long de ce paysage tranquille et indifférent, une tension palpable accompagnait ce périple redouté que les trois intellectuels allemands qui m’ont tenu compagnie tentent vainement de surmonter en trouvant une inutile diversion dans la convocation d’un GPS indispensable pour se repérer dans les dédales d’une campagne bavaroise aussi innocente que dissimulatrice. Comment arrive-t-on à un camp de concentration ?

A l’entrée du camp une importante et juvénile foule pressentant l’horreur courbait déjà l’échine en lisant l’écriteau en fer qui ouvrait les portes du goulag allemand : « le travail rend libre ».

Etre ici, en plein jour sous le soleil du printemps, arpenter ces couloirs, ces immenses et hautes pièces froides, traverser ces salles où des fours, sur lesquels le temps semble n’avoir aucune prise, attendent encore leur lot de chair humaine, fouler ce béton inerte et indifférent, cette terre que les milliers de litres de sang versés ne semblent pas avoir attendri, avait malgré tout un côté irréel.

Tant de livres, de films et de photos avaient déjà envahi mon imaginaire et colonisé la moindre parcelle de conscience que j’évoluais comme un automate dans cet univers écrasant de hauteur, de rigueur et de sophistication, conçu par l’élite intellectuelle etpolitique d’une des plus grandes nations du monde.

Imaginer être ce jeune allemand, enfermé dans une Bavière étouffante et humiliée, galvanisé par une haine et une revanche sournoisement entretenues par une élite politique défaite, discipliné dès le berceau par une organisation administrative et politique épurée et aussitôt s’ouvrent à soi les possibilités infinies et partagées qui logent au plus profond de l’Homme.

Imaginer l’univers humide et ballotté de la cale d’un navire négrier ou l’enfermement misérable et multi séculaire dans une plantation américaine et se dévoilent les ressemblances fondamentales de toutes les oppressions.

En vérité, l’imagination identificatrice n’est pas innée. Culturelle et fruit de l’éducation, elle a surgie dans les heures qui ont suivi cette visite. Une sorte d’incommensurable fatigue m’a entraînée irrésistiblement dans les limbes d’un cachot habité par des personnages décharnés, dénudés, tondus, pendus, lynchés, fouettés et épuisés mais incontestablement dignes et d’un humanisme éclatant. L’écorce d’un effroi indescriptible et irrépressible devant la cheminée d’un crématoire qui tel un doigt accusateur demandant compte aux cieux indifférents. Aux mitoyennes mondanités affairées des capos, officiers et colons rivalisant de culture, de gout et de civilisation.

Mais, si l’identification est un début d’empathie nécessaire, le salut est dans la compréhension d’une histoire qui n’est pas fatalité. Faite par des hommes et des femmes, l’histoire de la Shoah comme celle de la colonisation n’était pas écrite. Une décision pouvait tout changer et un quiproquo tout embrouiller.

Et ce sont justement les nombreux malentendus entretenus par le tapage médiatique autour de provocateurs chevronnés qui épaississent les poreuses frontières qu’entretiennent ces communautés malmenées par l’histoire. Obligeant Edouard Glissant à appeler dans La Terre inquiète dès 1955 à « Laissez le mal aux naufragés/ Vent de sable est vent de torture/ Notre joie naquit tout après. »

Le problème humain que constitue la mémoire ne peut être cannibalisé par le médiocre et médiatique triptyque de la victimisation, du mépris et de la trahison. Si, pour nombre d’africains et leurs descendants dans la diaspora, la place massive faite à la Shoah renvoie aux frustrations et humiliations auxquelles sont tenues les mémoires de la traite des noirs et de la colonisation dans les Etats européens, il demeure une pensée et un vécu de la proximité des choses, du mal.

Au seuil de nos maisons, à Bangui comme à Gaza, à Dachau comme à Kigali, à Port au Prince comme à Dacca, il y a la lente et inexorable banalité de l’oppression, l’insidieuse progression de l’indifférence et de l’égoïsme, le triomphe quotidien de l’aveuglement, de la lâcheté et de l’amnésie sur lesquels prospèrent les oppressions.

Alors aux jeunes qui s’amusent à dresser des bras vengeurs devant des fumigations encore chaudes, à ceux qui psalmodient de sinistres chansons annonciatrices de la réapparition de terrifiants vaisseaux fantômes, à ceux qui se bidonnent face à la béance hagarde et reconnaissable d’une humanité sacrifiée, j’indique qu’il existe des contrées sans couleurs ni origines où la puissance des morts ne laisse aucun accès possible au divertissement.

Contre l’effacement voulu par les bourreaux et contre l’obscénité et la vulgarité d’un nouveau révisionnisme «anti-systéme», les lieux de mémoire éclairent les routes de la fraternité entre les peuples et participent au combat pour l’égalité et la liberté.

 Karfa S. Diallo

Patrick Carl

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