RUES DE NÉGRIERS – Lettre ouverte au nouveau maire de Bordeaux RUES DE NÉGRIERS – Lettre ouverte au nouveau maire de Bordeaux

Monsieur le Maire,

Je tiens d’abord à vous féliciter et à vous souhaiter des vœux de succès pour les nouvelles fonctions que vous inaugurez.

Nous espérons, qu’avec vous, s’ouvre un nouveau cycle mémoriel respectueux et ouvert autour de la mémoire de l’esclavage et de la traite des noirs à Bordeaux.

Monsieur Florian,

En 2015, votre prédécesseur, Alain Juppé, a mis en place un comité de réflexion sur la traite des noirs et l’esclavage. Ce comité, le 2e créée à Bordeaux suite à nos mobilisations, a rendu son rapport le 9 mai 2018, comme le relate l’article ci-après : https://www.francebleu.fr/infos/societe/bordeaux-10-propositions-pour-se-souvenir-du-passe-esclavagiste-1525871362

Parmi les dix propositions rendues publiques, et que nous avons saluées, figure la question des rues de négriers que notre association a posée, depuis 2009, aux villes anciennement ports négriers : Bordeaux, Nantes, La Rochelle et le Havre.

La signalétique urbaine constitue un enjeu majeur de réparation des séquelles de ce crime contre l’humanité.

La récente dérobade de la ville de Bordeaux sur la ruelle Frantz Fanon, sous la pression de l’extrême droite, témoigne de l’incapacité de notre ville à admettre qu’un crime contre l’humanité a été commis et que ces commanditaires figuraient parmi les notables de la ville.

Si la ville de Nantes, en 2018, a répondu favorablement à notre demande, apposant des plaques explicatives en bas des rues incriminées, la Ville de Bordeaux semble revenir sur les déclarations publiques qu’elle a tenues lors de la remise de ce rapport. Contrairement aux engagements pris l’an dernier, aucune mention des suites de ce travail sur la signalétique urbaine dans les programmes de 2019.

Pourtant, l’esclavage et la traite des noirs étaient et restent des crimes contre l’Humanité. Cependant, dans notre ville de Bordeaux, qui, sous la pression associative, a mis en place de nombreuses actions autour de cette mémoire, les autorités laissent malgré tout persister des honneurs rendus aux négriers sous forme de nom de rues, de places et d’établissements.

Pour notre part, la moindre des réparations, que l’on puisse exiger pour les victimes et leurs descendants, serait l’ajout, à des lieux bien choisis, de quelques plaques explicatives dans ces rues, pour rappeler la complexité de ces personnages éponymes.

En effet, si ceux-ci ont souvent joué un rôle important pour la cité, raison pour laquelle ils passent à la postérité, ce sont également des criminels au regard de l’Humanité. Pourquoi dès lors ne pas profiter de cette occasion pour raconter cette histoire complexe et terrible ?

Il ne s’agit nullement de jeter l’opprobre sur leurs descendants, qui ne sont évidemment par responsables des exactions de leurs ancêtres, qui souvent même les ignorent.

Nous avons d’ailleurs engagé un dialogue avec des descendants d’armateurs, comme en témoigne l’article ci-après : https://www.sudouest.fr/2016/05/04/esclavage-le-long-trava-il-des-memoiresqui-sont-ils-2350129-2780.php

Il est plutôt question de préciser qu’une partie de la splendeur de Bordeaux, inscrite au patrimoine de l’UNESCO, résulte des fortunes bâties aux colonies, dans les plantations travaillées par des femmes et des hommes réduits à l’esclavage.

Les noms à expliciter ne sauraient ainsi se réduire aux seuls armateurs de bateaux négriers, les propriétaires terriens de la zone Caraïbe, et plus particulièrement de Saint-Domingue, les négociants de denrées coloniales produites dans la sueur et le sang, sont également concernés par ces mises en perspective.

De plus, les livres et les musées, malgré leur nécessité, peuvent donner l’impression d’enfermer la mémoire des victimes l’esclavage, quand celle de leurs bourreaux s’affichent à jamais sur l’espace public, lieu de partage démocratique par excellence. Ce déséquilibre mémoriel, alors même qu’à titre de comparaison les rues Pétain sont toutes débaptisées, engendre des frustrations sur lesquelles certains n’hésiteront pas à jouer pour chercher à radicaliser des individus.

En outre, tous les élèves n’ont pas la chance de visiter l’exposition permanente du Musée d’Aquitaine, tous les enfants n’y sont pas conduits non plus par leurs parents. L’espace urbain en revanche est fréquenté de tous, et représente à ce titre un enjeu pédagogique de premier ordre.

Aussi, pour que la mémoire des victimes puisse être vraiment honorée dans le quotidien de tous, sans avoir à attendre les commémorations du 10 mai ou les expositions, nous demandons à la mairie de Bordeaux de respecter son engagement ainsi que les nombreux bordelais qui n’ont cessé de la solliciter autour de la réparation de cette honte.

Il est, en effet, grand temps que la mairie s’engage dans une démarche courageuse de mise à disposition visible d’explications concernant les aspects sombres (et plus uniquement les qualités) de certaines personnalités honorées sur l’espace public, afin que la signalétique urbaine retrouve plus de sens et d’humanité.

Les habitants de la région, dont nous faisons partie, sont désireux d’en savoir plus sur un aspect de notre histoire à tous qui a été jusqu’à présent occulté, ou trop superficiellement traité dans les cursus scolaires ; désireux également que le travail de recherche soit mené dans la transparence et la dignité.

Faut-il rappeler, Mr le maire, qu’à l’heure où vous célébrez Haïti, Toussaint Louverture, fondateur de la première République noire, continue d’être honoré par une impasse dans le quartier Nansouty.

Ce travail sur la signalétique urbaine est une nécessaire œuvre de justice et de réparation, indispensable pour combattre l’esclavage contemporain et l’impunité de ceux qui privent de leur liberté et de leur dignité d’autres hommes.

Mémoires & Partages, pour sa part, sans s’enfermer dans une lecture occidentale de l’histoire de l’esclavage colonial, lance un mois de mémoires autour du « SAHARA FACE A L’ESCLAVAGE » en partenariat avec la ville de Lormont et d’autres associations. Cette perspective globale étant indispensable pour combattre les séquelles de l’esclavage contemporain.

En vous renouvelant ma disponibilité à œuvrer avec vous dans ce sens, je vous prie de recevoir toutes mes amicales considérations.

Pour Mémoires & Partages

Karfa Sira Diallo, Fondateur-Directeur

Patrick Carl

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