TEXTE DE LA CHARTE DU MANDEN – « La guerre ne détruira plus jamais de village pour y prélever des esclaves. » TEXTE DE LA CHARTE DU MANDEN – « La guerre ne détruira plus jamais de village pour y prélever des esclaves. »

Une des premières déclarations des droits humains publiée par l’historien Youssouf Tata Cissé.

 

Au XIe siècle, les Almoravides, venus du Maroc, défont le Wagadou, un vaste ensemble politique sahélien qui tient le Sud du Sahara dans la paix depuis des siècles. L’anarchie s’installe. Les cités désunies se font la guerre pour prendre des captifs et les vendre aux marchands venus du Nord. Au début du XIIIe siècle, cette violence provoque une révolte victorieuse, menée par un forgeron animiste, Soumaoro Kanté, roi du Sosso. Mais les princes du Manden n’acceptent pas sa loi. Derrière Sunjata Keyita, ils engagent une guerre. Sunjata l’emporte à Krina. Il a l’intelligence de comprendre que la liberté est une condition de la concorde. Il réunit dans la clairière de Kurukan fuga les notables du vaste espace qui reconnait désormais sa souveraineté pour édicter les principes et les institutions qui préserveront la paix : nin bèè nin (toute vie est une vie) ; nin man fsa nin ye (nulle vie n’est supérieure à une autre vie), nin man koro nin ye (nulle vie n’a l’ainesse sur une autre vie).

Quelle conjoncture, quelle philosophie, quelle forme de structuration sociale sortent de ce congrès ? Enjeux essentiels pour comprendre l’apport de l’Afrique à la pensée politique.

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LA CHARTE DU MANDEN (Mandé)

Assemblée constitutive de l’empire du Mandé (Mali) avec les chefs de guerre (1236)

Depuis 2009 sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO.

  1. Les chasseurs déclarent :

Toute vie (humaine) est une vie.

Il est vrai qu’une vie apparaît à l’existence avant une autre vie, mais une vie n’est pas plus “ancienne“, plus respectable qu’une autre vie. De même qu’une vie n’est pas supérieure à une autre vie.

  1. Les chasseurs déclarent :

Toute vie étant une vie, tout tort causé à une vie exige réparation.

Par conséquent, que nul ne s’en prenne gratuitement à son voisin, que nul ne cause du tort à son prochain, que nul ne martyrise son semblable.

  1. Les chasseurs déclarent :

Que chacun veille sur son prochain,

Que chacun vénère ses géniteurs,

Que chacun éduque comme il se doit ses enfants,

Que chacun “entretienne”, pourvoie aux besoins des membres de sa famille.

  1. Les chasseurs déclarent :

Que chacun veille sur le pays de ses pères.

Par pays ou patrie, faso, il faut entendre aussi et surtout les hommes ; Car “tout pays, toute terre qui verrait les hommes disparaître de sa surface deviendrait aussitôt nostalgique.”

  1. Les chasseurs déclarent :

La faim n’est pas une bonne chose.

L’esclavage n’est pas non plus une bonne chose.

Il n’y a pas pire calamité que ces choses-là, dans ce bas monde.

Tant que nous détiendrons le carquois et l’arc, la faim ne tuera plus personne au Manden, si d’aventure la famine venait à sévir.

La guerre ne détruira plus jamais de village pour y prélever des esclaves.

C’est dire que nul ne placera désormais le mors dans la bouche de son semblable pour aller le vendre.

Personne ne sera non plus battu, à fortiori mis à mort, parce qu’il est fils d’esclave.

  1. Les chasseurs déclarent :

L’essence de l’esclavage est éteinte ce jour.

“D’un mur à l’autre”, d’une frontière à l’autre du Manden, la razzia est bannie à compter de ce jour au Manden.

Les tourments nés de ces horreurs sont finis à partir de ce jour au Manden.

Quelle épreuve que le tourment, surtout lorsque l’opprimé ne dispose d’aucun recours !

L’esclave ne jouit d’aucune considération, nulle part dans le monde.

  1. Les gens d’autrefois nous disent :

“L’homme en tant qu’individu fait d’os et de chair, de moelle et de nerfs, de peau recouverte de poils et de cheveux, se nourrit d’aliments et de boissons ; mais son “âme”, son esprit vit de trois choses :

Voir qui il a envie de voir,

Dire ce qu’il a envie de dire

Et faire ce qu’il a envie de faire ;

Si une seule de ces choses venait à manquer à l’âme humaine, elle en souffrirait et s’étiolerait sûrement.”

En conséquence, les chasseurs déclarent :

Chacun dispose désormais de sa personne,

Chacun est libre de ses actes,

Chacun dispose désormais des fruits de son travail.

Tel est le serment du Manden

A l’adresse des oreilles du monde tout entier.

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*Texte réécrit par Youssouf Tata Cissé dans “Soundjata, la Gloire du Mali”, éd. Karthala, ARSAN, 1991

Youssouf Tata Cissé (1935 – 2013)- Ethnologue et un historien malien, spécialiste de la littérature orale du Mali et auteur de nombreux ouvrages portant sur ce sujet.

Patrick Carl

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